Attention je risque d’écrire n’importe quoi.
L’ombre de moi-même. J’ose à peine me regarder dans la glace. De toute façon ce qu’elle me renvoie est méconnaissable et un brin flippant. L’autre jour j’ai essayé de remonter le moral à ce pâle reflet, dire quelques trucs cool à cette loque humaine de l’autre côté du miroir, en lui tapotant gentiment l’épaule. Le début de la fin.
Pourtant il y a bien eu une période de ma vie où j’étais une gagnante. Où je faisais des photos de la musique, des trucs, où j’y croyais vraiment. Même eu des moments où j’avais carrément le Mojo. Y’a encore pas si longtemps d’ailleurs. Quand on a le Mojo on a l’impression qu’on pourrait soulever des montagnes, déplacer des planètes toutes entières à mains nues, et c’est trop cool. Et puis le Mojo vous quitte, il vous largue sans préavis, il se barre en couilles et tout va de travers.
On dirait une junkie en cure de désintox. Rythme cardiaque au néant et afflux sanguin à zéro. Horreur à l’idée d’aller dormir, matins pathétiques et larmoyants. Quand je sors ma guitare elle me semble si lourde, alors je la laisse glisser sur le futon, je la regarde comme une étrangère. Je laisse tourner la télé, je me dis qu’à un moment donné quelque programme va retenir mon attention. Mais en fait tout me fait chier. A part les reportages animaliers. Là je regarde, et je pleure parce que c’est si beau un bébé loup. Le début de la fin.
Je m’abrutis en regardant des séries sur mon vieil ordi fiévreux, il est comme moi, le début de la fin. Je pleure parce que moi je ne peux pas remonter le temps comme ce connard de Curtis. Je pleure parce que la sorcière vide un cheval de son sang pour faire revenir Machin à la vie, j’en ai tellement marre qu’on fasse du mal aux animaux putain de merde. Arrêtez de tuer les loups et les chevaux. Et laissez vivre les papillons.
Et je ne parle pas de la vaisselle que je laisse s’entasser des jours entiers dans l’évier, et que je finis par laver quand même parce que bon, quand ça commence à chlinguer, ça me met un peu mal à l’aise. Lueur d’espoir, je n’ai pas perdu tout amour-propre. Je me lave tous les jours et je fais la vaisselle quand elle pue trop. Trop glam.
Le pire je crois, c’est quand j’essaie d’écouter de la musique. C’est insupportable. Toute mélodie me procure une sensation d’étouffement et une douleur-panique. Ca me prend aux tripes avec une violence inouïe. Moi qui écoutais de la musique tous les jours, du matin au soir et du soir au matin. Le début de la fin.
Bon j’exagère un peu, depuis aujourd’hui j’ai trouvé un morceau que je peux écouter et qui m’apporte enfin quelque chose de presque positif. Je dis “presque”, parce qu’en fait ça me donne une impression de force qui revient, mais je crois que c’est une force teintée de haine. Et je ne suis pas sûre que la force haineuse soit le meillleur plan pour une pauvre junkie en sursis.
Du coup j’écoute ce morceau en boucle et je crois bien que je commence à me balancer d’avant en arrière sur ma chaise comme une putain de vraie autiste. Le début de la fin.
Au fond j’ai envie de faire des trucs, de passer à autre chose. C’est juste que j’y arrive pas. Alors je tourne en rond chez moi et j’essaie de pas trop faire chier le monde avec mes conneries. Au fond j’ai pas très très envie que le peu de gens qui sont là pour moi me tournent le dos. Mais j’ai perdu le Mojo, et avec lui se sont barrées la confiance, la foi, enfin tout ce bordel de trucs qui font qu’on avance, qu’on arrive à mettre un pied devant l’autre en gardant la tête haute.
J’aimerais bien refaire comme avant, prévoir des trucs à la con comme prendre le train au dernier moment pour rejoindre ta soeur sur des quais en pleine nuit à des centaines de kilomètres, m’envoyer en l’air comme j’ai envie et avec qui j’ai envie et où j’ai envie, taquiner les Anges Déchus parce qu’au fond ils sont touchants avec leur mal de vivre à la con, croire encore aux Cailloux, avoir encore envie de faire pipi debout comme les mecs les vrais, rejouer à la Chatte Russe, parce que tout ça aussi c’est la vie, mais aussi un simulacre pour se donner l’illusion qu’on est pas tout seul, au fond. Mais tout ça c’était avant. Avant que je me rappelle que si je peux tenir comme ça un moment, au fond, bin c’est pas vraiment moi. Tout ça c’était avant que je me rappelle que je suis qu’une merdeuse de naïve beaucoup trop sentimentale, beaucoup trop entière pour ce monde à la con. Tout ça c’était avant que je me rappelle que je ne sais pas me retenir, que je ne sais pas me protéger, que je ne sais pas écouter la petite voix qui me dit “fais quand même gaffe à ta gueule on sait jamais”.
Alors bon. Comme il semblerait que je n’ai pas vraiment le choix, je vais sans doute recommencer ce simulacre à la con, je vais peut-être y retrouver certains aspects pas désagréables, une sorte de pseudo-sentiment de liberté et de plaisir de l’instant, qui dissimulera mon chagrin, qui donnera peut-être de la grâce à mes efforts ridicules pour être heureuse.
Au “Bosc de les Fades” à Barcelone, il y a une table vitrifiée avec des papillons dessous, bien rangés, bien épinglés, c’est tellement joli. Pourtant si on y regarde de plus près, on peut voir que certains d’entre eux sont cassés, abimés, désespérés, des bouts d’ailes qui s’effondrent comme en poussière d’étoiles. Une jolie horde de papillons crevés.
Au fond de la salle principale, il y a une sorte de petite grotte, avec des fées en cire super kitch et une fontaine, et des pièces au fond de l’eau, parce que les gens lancent des petites pièces dans l’eau de la fontaine et font des voeux à la fraicheur de cette petite grotte. Quand j’y suis allée je n’ai pas fait de voeu. Je croyais que je n’en avais pas besoin. On est parfois bien présomptueux.
Amen.