Mademoiselle Yum - Le nombril d'Anna
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::: pleasant and naive :::

30 novembre 2011

Je ne sais plus où j’ai entendu ça, ou lu ça. “Pleasant and naive”. C’était il y a longtemps, quand j’avais les cheveux tout décolorés et que je tentais de mettre au goût du jour le jean troué et le perfecto dans mon bled de 6000 habitants inhabités.

En tout cas, j’aime bien. Pleasant and naive.

Nous autres les terriens naïfs, nous aimons les mots qui sonnent joli, les mots qui dessinent des images, qui font de la musique, qui racontent la pensée qui s’envole. Nous autres les terriens naïfs, nous voulons continuer à croire que les chats sourient en dormant (à Wonderland ils peuvent même disparaître, c’est Alice qui me l’a dit). Que les animaux ont des sentiments et nous transmettent des messages. Nous autres les terriens naïfs, nous voulons continuer à croire que tout n’est pas perdu, ce qui ne nous empêche pas de regarder la réalité bien droit dans ses yeux opaques quand il le faut. Nous autres les terriens naïfs, nous voulons continuer à rêver tout éveillés, quitte à passer pour des fous. Quitte à prendre des grands coups de pelle derrière la nuque. Quitte à mordre la poussière à s’en briser les ailes.

Tout contre la poussière il y a du grain d’étoile, et dans ce grain d’étoile il y a des chats qui sourient et des animaux qui parlent et des images-clés pour passer de l’autre côté. Ouvrir le passage délicat de la naïveté.

J’ai un grain d’étoile. Si tu veux on le partage. Je le garde précieusement au creux de ma main, au coin de mes yeux, à la commissure de mes lèvres. Je fais semblant de rien, mais ce grain d’étoile fait que je vois tout autrement. Et rien ne m’empêchera jamais de suivre le lapin blanc en costume, armé de sa pendule qui arrêtera le temps. Et laissera mes rêves en suspend. Eternellement naïfs. Pour combler ça et là les blessures que laisse malgré tout la réalité sur son passage.

Nous autres terriens naïfs. Pleasant and naive. Mais pas nés de la dernière pluie.

::: Que Hay :::

29 novembre 2011

Si quelqu’un me lit encore. Tout va bien. Je vis en Normandie. Il semble que Mademoiselle Yum se soit un peu perdue en route. Mademoiselle Yum c’est moi et c’est une autre.

Je suis joignable via le formulaire dans la section “contact” de ce site. Pour le reste… Ya veremos.

Prenez soin.

Souffre rance.

18 septembre 2011

Le goût de la souffrance. Goût de déjà-vu. Vu l’horreur de nos erreurs. Goût de déjà-bu. Bu la tasse et les paroles. Sûrement pas un goût de reviens-y, et pourtant.

Tous ces éléments-aliments qui ont ce goût semblable, pour toujours. Ce qu’on ne peut plus avaler sous peine de souvenirs. Ce dont on aimait tant l’odeur et la couleur, avant, et qui aujourd’hui laisse sur son passage cette sensation de rance dans la bouche. Vomissure au creux des lèvres.
Ce qu’on te sert et te ressert, à la table du quotidien ; mais le reste du monde ne semble pas s’apercevoir que tu ne peux plus, tant c’est devenu indigeste, lourd et vide comme la Mort. Alors la nausée au coin de tes yeux livides, tu te forces à avaler quand même, sourire au vitriol pour faire bonne figure, imposée.

Le goût de la souffrance qui côtoie de si près le goût du bonheur. Comment c’est possible ça. Cet étrange équilibre, sur le fil.
La vie tellement moche, et tellement belle, toujours.

C’est le lot quotidien. Mais tout ira bien.

“Ya nada sera grave. O casi nada.”

Pousser le temps.

16 septembre 2011


Toute la sève et tais-moi.

18 août 2011

La canicule qui plombe le ciel depuis des jours me met dans une sorte d’état comateux à moitié foireux. Je passe le plus clair de mon temps à lire, étendue à même le sol à côté du chat, qui me lance des regards vitreux teintés de cette nonchalance propre à son espèce. J’ai arrêté de compter combien de vies il lui restait, je suis aux petits soins avec lui et il me le rend bien, si animal soit-il.
Je me couche tard et j’essaie de me lever quand même le matin, pour reprendre un rythme “normal”. Alors qu’il semble que pour moi, “normal” ressemble davantage à me coucher à deux heures et me lever à dix. Encore une belle connerie de ne pas pouvoir juste écouter son horloge personnelle.
Cette nuit j’ai fait un mauvais rêve, absurde. Enfin je le trouve absurde, mais honnêtement il avait toute sa raison d’être. Je sais même pourquoi il est arrivé là, au fond je connais l’existence de ces questions sans réponse, et je sais pourquoi c’est cette nuit que les choses se sont réveillées. Ca m’apprendra. J’ai réussi à me débarrasser totalement de l’ombre de ce cauchemar en lisant à voix haute les antipoèmes de Nicanor Parra. J’en ai récité quelques-uns, certains plusieurs fois d’affilée, et la musique ibérique a gagné, la musique ibérique a emporté tous les cauchemars sur une autre berge, et n’a laissé que la magie dans son sillon. Jusqu’au prochain coup de pelle.

J’ai envie de beaucoup de choses et le pire c’est que je m’en sens la force, j’ose à peine l’avouer, mais je crois en quelque chose de très fort à l’intérieur de moi, qui me porte quand c’est nécessaire, et qui me portera sans doute beaucoup dans les jours et les semaines à venir. Certains mots et certains épisodes sont autant de sève pour me faire vivre et revivre, et tous ces trucs que je n’arrive pas à décrire correctement, en fait, mais qui font que je suis debout et que je sens mon coeur taper si fort qu’il en résonne au creux de mes tempes.
Peut-être ai-je malgré moi appris à taire, ou chuchoter seulement, ce qui est trop précieux. Ou alors c’est juste cette période un peu stand-by qui appelle le silence et les pensées qu’on intériorise. Et si une ombre me traverse parfois de part en part, ce n’est pas grave, on a tous une part d’ombre avec laquelle on apprend à négocier. La mienne ne me fait même plus vraiment peur, je crois. Et aujourd’hui mes négociations ont un poids, une force inimaginable. Parce que comme tu le dis si bien, “(your) Luv is Owl”.

[ entre crochets ]

29 juillet 2011

Ma mère ne m’a jamais vue pleurer. Je ne vois pas souvent ma mère en même temps. Mais quand je suis allée les voir début juillet, on a mangé tous ensemble, en “famille”, pour fêter la réussite de mon frère au bac.

Ma mère fait beaucoup de photo. Elle voyage pas mal, et en début d’année, elle est allée en Espagne. On ne partage pas grand-chose avec ma mère, un lourd passif nous empêche la plupart du temps de communiquer librement, même si depuis quelques années ça va quand même mieux. Alors comme elle savait qu’à mon tour j’étais allée en Espagne, un mois plus tôt, elle a pensé qu’on pourrait avoir quelque chose à partager un peu toutes les deux.
Elle fait des tirages de ses photos sur papier glacé qu’elle fait relier en ouvrages de type gros livre épais, c’est assez chouette et ça lui fait un support sympa pour montrer ses photos numériques. Le Maroc, la Chine. L’Espagne. Elle s’est tournée vers la bibliothèque et s’est assise à côté de moi sur le canapé en me tendant son livre de photos de Barcelone. Non, elle ne me l’a pas tendu, elle me l’a mis dans les mains. Et je suis restée là avec le livre sur les genoux, recroquevillée dessus comme un escargot dans sa coquille. Je regardais la couverture mais je ne la voyais pas vraiment. D’ailleurs je ne me souviens même plus ce qu’il y avait comme image en couverture. Il y avait marqué “Barcelone” et l’idée de devoir ouvrir ce livre me mettait dans un état de panique assez effrayant. Des pensées me sont arrivées pelle-mêle. “Il faut bien que je regarde, sinon elle va penser que je m’en fous, elle croit tout le temps que je m’en fous, il faut bien que je lui montre que ça me fait plaisir qu’on puisse partager quelque chose, et puis elle fait toujours des jolies photos c’est vrai, et puis je dois bien faire comme si tout allait bien, si je n’ouvre pas ce putain de livre de photos je vais devoir me justifier, et qu’est-ce que je vais bien pouvoir dire…”.
J’ai ouvert le livre, sans même oser tourner les yeux vers ma mère assise à côté de moi. J’étais prostrée. Ma grand-mère assise en face discutait avec mon beau-père, mon frère était rivé sur son ordinateur portable posé sur ses genoux. C’était comme si j’essayais de prêter davantage attention à la position des gens dans la pièce, plutôt que de réellement regarder la première page de ce foutu album.
J’ai cru un instant que j’étais assez forte et j’ai fini par vraiment poser les yeux sur les images. Pour faire plaisir à ma mère. Pour sauver ce qu’il me restait d’amour-propre. J’ai regardé la première photo, en haut à droite de la première page. Une ruelle étroite et mordorée, avec des immeubles hauts et serrés les uns aux autres, et des balcons de ville à toutes les fenêtres. Des grandes plantes vertes entremêlées qui tombaient en cascade de chaque balcon, dans une ambiance à la fois gothique et mystérieusement solaire. Je regardais la photo de cette rue et des dizaines d’autres souvenirs visuels me sont alors revenus, tous ces souvenirs que j’avais eu tant de peine à foutre dans un coin, sous une tonne de plomb et de sable noir, j’avais pourtant creusé un trou gigantesque dans lequel j’avais tout enfoui avec soin, et une seule image sous mes yeux a tout fait exploser, je me suis sentie mitraillée, comme secouée par la mort sous les coups violents d’un Famas.
J’ai compris que je n’aurais jamais la force de continuer à regarder cet album. J’ai levé les yeux et j’ai regardé ma mère. J’ai murmuré avec ce qui me restait de voix, une sorte de souffle à peine audible : “C’est sûrement très joli mais je ne peux pas. J’ai passé un séjour là-bas tellement intense que c’est trop dur. C’était tellement fort que c’est trop dur.” Au fur et à mesure que je parlais je sentais les larmes me monter lamentablement aux yeux. Ma mère a pris le livre de mes mains et m’a dit “C’est pas grave, une autre fois, plus tard.” avec dans son ton une sorte de tentative pour me rassurer, je crois. Elle a rangé l’album dans la bibliothèque avec un empressement presque maladroit. Je suis allée m’enfermer à la salle de bain le temps de reprendre mes esprits. Quand je suis ressortie ma mère m’a sourit comme elle me sourit rarement. On a passé une bonne soirée en famille à fêter le bac de mon frère, à fêter sûrement aussi un peu ma présence dans ma région natale, je ne viens pas les voir si souvent que ça. Mais je suis rentrée dormir chez ma grand-mère avec le coeur noir comme un cauchemar. J’avais eu beau tout repeindre en surface, sûrement un peu à la hâte, cette encre noire avait percé à la seule vue d’une image. Une toute petite image en haut à droite de la première page d’un gros livre de photos.

Alors bien sûr le sable noir fini par se tasser. Evidemment, plus le temps passe, plus il se tasse, et moins il remonte à la surface. Mais pour ça je dois encore faire attention aux musiques que j’écoute, aux images, fixes ou en mouvement, que je regarde, et même des choses apparemment insignifiantes me coupent encore parfois le souffle avec une violence inouïe. Il m’arrive de croire que c’est bon, que la cicatrice est bien refermée. En tout cas, si on ne ressort jamais indemme de rien, la vie me montre malgré tout que je suis encore capable de me cogner au Destin et de laisser les choses arriver. Croire encore et aimer à nouveau. Vaut mieux avoir un bon instinct de survie pour se relever, parce que la vie peut être aussi horrible qu’elle sait être magnifique.

Charme slave, robe rouge et courte-paille.

11 juillet 2011

1952. Ma grand-mère a 16 ans. Elle est embauchée par une famille aisée pour faire la nounou de 2 enfants en bas âge. A ses côtés, une autre fille de son âge est là pour faire la cuisine. La famille les emmène dans leur maison de vacances, au Touquet ; c’est une de ces grandes villas typiques du coin, en bordure de plage, avec une grande baie vitrée qui donne sur la mer, dont les vagues viennent parfois frapper violemment les parois, quand le temps est à l’orage.

Ma grand-mère me raconte qu’elle faisait aussi le ménage. “Mais bon, en bord de mer, tu sais, on balayait surtout du sable.” Comme c’est les vacances, le couple qui l’emploie garde les enfants un soir sur deux, avec la jeune cuisinière elles ont alors le droit de sortir. C’est la période des fêtes-anniversaire du débarquement, c’est le bal tous les soirs, il y a des militaires en uniforme un peu partout en quête de filles qui aiment danser.
Ma grand-mère me raconte. “Je plaisais, je voyais bien que je plaisais… Et je plaisais aussi aux femmes.”
Ce soir-là pour la première fois, au bal, elle se fait draguer par une femme. Un peu plus âgée qu’elle, vêtue d’une robe rouge près du corps, très classe. Elle l’invite à danser un tango. Ma grand-mère décline, parce qu’”on ne danse pas le tango avec une autre femme”, il paraît. La femme en rouge revient plus tard, proposant une autre danse. Ma grand-mère accepte. La femme en rouge passe doucement ses mains sur ses hanches. “Vous avez le charme slave.” A la fin de la danse elle lui propose de sortir faire un tour. Ma grand-mère refuse, elle est déjà sortie tout à l’heure (ma grand-mère était déjà très gragmatique). La jeune cuisinière, assise pas bien loin avec un militaire, est hilare. Ma grand-mère n’y comprend rien. “Tu vois bien à l’époque, moi, je savais même pas que ça existait, une femme qui aime les femmes.”
Elle finit par se trouver un cavalier pour la soirée. Qui propose de la raccompagner un bout de chemin avec sa voiture. Il la dépose discrètement pas bien loin de la villa. Elle finit la route à pied, toute seule. La jeune cuisinière est partie finir la nuit sur la plage avec son compagnon de soirée.
Ma grand-mère croise une bande de militaires aux éclats de rire bien alcoolisés. Elle les voit sourire et faire les malins à son passage. Et sortir des bâtonnets de leurs poches. Ils sont en train de tirer ma grand-mère à la courte-paille. Elle marche aussi vite qu’elle peut jusqu’à la villa, rasant les murs autant que possible, ignorant les appels désespérés de la bande à la courte-paille.

Pas bien longtemps après son retour du Touquet, ma grand-mère rencontrait un marin, mon grand-père. Trois ans plus tard, à l’âge de 19 ans et demi, mon grand-père perdu sur un bateau entre la France et l’Algérie, elle donnait naissance à ma mère.
Et ce samedi, assise à la table de sa cuisine, la tête appuyée dans sa main et le regard au loin, elle m’a raconté cette histoire de charme slave, de robe rouge et de courte-paille.

[ crac le chat ]

29 juin 2011

Lovée sur mon futon, je regarde par la fenêtre, le clocher de Sainte-Anne me nargue du haut de son ciel noir. A la télé passe un épisode de Twin Peaks. Encore une série que je dois regarder pour me rattraper. Rattraper tout ce retard que j’accumule depuis des années, pouvoir briller en société. Il y a un gars bizarre dans le petit écran, petit et déformé, avec de longues mains étranges et toute tendues. Une femme blonde qui hurle au visage du “héros” et qui se transforme en homme qui s’enfuit alors derrière un rideau. Y’a des rideaux rouges partout en fait, un sol avec des motifs à devenir épileptique, et je n’y capte rien. Mais ça a l’air cool, c’est à peu près autant le bordel que dans ma tête, finalement je m’y retrouve presque mieux que dans la vie de tous les jours.

Le chat dort à côté de moi, étendu de tout son long pour se rafraichir tant bien que mal malgré la canicule. Son petit ventre se gonfle doucement au rythme de sa respiration d’animal apaisé. Je passe ma main sur son doux pelage couleur sable. S’il avait été humain, il aurait été un joli blondinet à la chevelure épaisse et au regard lumineux. Joueur et câlin, à la fois mystérieux et terriblement attachant. Mais il n’est qu’un chat et ce soir plus que jamais je prend conscience de la chose suivante : il ne me sert à rien. Certes il me console quand je pleure, il m’accueille quand je rentre ou il m’attend à la sortie de la douche. Et après ?

Finalement il est même un poids, parce que si là d’un coup je décide d’aller me noyer dans la cuvette des chiottes, je vais me culpabiliser parce que : qui va le récupérer ? Pendant combien de jours il va rester là à crever de faim avant que quelqu’un s’inquiète de mon sort et vienne sonner chez moi ? En plus il paraît que les chats affamés peuvent dévorer leurs maîtres décédés s’ils n’ont rien d’autre à se mettre sous la dent…
Je regarde de nouveau le clocher de Sainte-Anne. Je continue à caresser ce chat blond au regard lumineux. Il dort profondément. Il se paie le luxe de n’avoir ni souci, ni chagrin, ni regret. Il ne se pose aucune question idiote. En fin de compte sa nonchalance me tape sur les nerfs.

Je laisse tomber le clocher et je fixe le chat derrière la buée qui tapisse mon regard depuis trop longtemps. Je passe ma main sur sa nuque délicate, je sens les nerfs et les muscles qui rejoignent sa petite tête. Son petit crâne tout arrondi. Je serre un peu. Il s’en fous. Après 5 ans de vie commune il me fait une confiance aveugle.
Je me souviens très bien comment faisait mon grand-père pour tuer les lapins de son verger. D’un coup net et précis. Pas de douleur, pas de cri, pas de traces. Simple et propre. Presque de la poésie.

Un chat c’est presque foutu pareil qu’un lapin.

Il ne sentira rien. De toute façon il ne peut pas avoir plus mal que moi. Je le ferai empailler et je l’enverrai en Fedex au Bosc de Les Fades à Barcelone près de Las Ramblas. Il sera du plus bel effet dans la grotte à côté de la petite fée en cire molle.

::: recyclage :::

29 juin 2011

Attention je risque d’écrire n’importe quoi.

L’ombre de moi-même. J’ose à peine me regarder dans la glace. De toute façon ce qu’elle me renvoie est méconnaissable et un brin flippant. L’autre jour j’ai essayé de remonter le moral à ce pâle reflet, dire quelques trucs cool à cette loque humaine de l’autre côté du miroir, en lui tapotant gentiment l’épaule. Le début de la fin.

Pourtant il y a bien eu une période de ma vie où j’étais une gagnante. Où je faisais des photos de la musique, des trucs, où j’y croyais vraiment. Même eu des moments où j’avais carrément le Mojo. Y’a encore pas si longtemps d’ailleurs. Quand on a le Mojo on a l’impression qu’on pourrait soulever des montagnes, déplacer des planètes toutes entières à mains nues, et c’est trop cool. Et puis le Mojo vous quitte, il vous largue sans préavis, il se barre en couilles et tout va de travers.

On dirait une junkie en cure de désintox. Rythme cardiaque au néant et afflux sanguin à zéro. Horreur à l’idée d’aller dormir, matins pathétiques et larmoyants. Quand je sors ma guitare elle me semble si lourde, alors je la laisse glisser sur le futon, je la regarde comme une étrangère. Je laisse tourner la télé, je me dis qu’à un moment donné quelque programme va retenir mon attention. Mais en fait tout me fait chier. A part les reportages animaliers. Là je regarde, et je pleure parce que c’est si beau un bébé loup. Le début de la fin.
Je m’abrutis en regardant des séries sur mon vieil ordi fiévreux, il est comme moi, le début de la fin. Je pleure parce que moi je ne peux pas remonter le temps comme ce connard de Curtis. Je pleure parce que la sorcière vide un cheval de son sang pour faire revenir Machin à la vie, j’en ai tellement marre qu’on fasse du mal aux animaux putain de merde. Arrêtez de tuer les loups et les chevaux. Et laissez vivre les papillons.
Et je ne parle pas de la vaisselle que je laisse s’entasser des jours entiers dans l’évier, et que je finis par laver quand même parce que bon, quand ça commence à chlinguer, ça me met un peu mal à l’aise. Lueur d’espoir, je n’ai pas perdu tout amour-propre. Je me lave tous les jours et je fais la vaisselle quand elle pue trop. Trop glam.

Le pire je crois, c’est quand j’essaie d’écouter de la musique. C’est insupportable. Toute mélodie me procure une sensation d’étouffement et une douleur-panique. Ca me prend aux tripes avec une violence inouïe. Moi qui écoutais de la musique tous les jours, du matin au soir et du soir au matin. Le début de la fin.
Bon j’exagère un peu, depuis aujourd’hui j’ai trouvé un morceau que je peux écouter et qui m’apporte enfin quelque chose de presque positif. Je dis “presque”, parce qu’en fait ça me donne une impression de force qui revient, mais je crois que c’est une force teintée de haine. Et je ne suis pas sûre que la force haineuse soit le meillleur plan pour une pauvre junkie en sursis.
Du coup j’écoute ce morceau en boucle et je crois bien que je commence à me balancer d’avant en arrière sur ma chaise comme une putain de vraie autiste. Le début de la fin.

Au fond j’ai envie de faire des trucs, de passer à autre chose. C’est juste que j’y arrive pas. Alors je tourne en rond chez moi et j’essaie de pas trop faire chier le monde avec mes conneries. Au fond j’ai pas très très envie que le peu de gens qui sont là pour moi me tournent le dos. Mais j’ai perdu le Mojo, et avec lui se sont barrées la confiance, la foi, enfin tout ce bordel de trucs qui font qu’on avance, qu’on arrive à mettre un pied devant l’autre en gardant la tête haute.

J’aimerais bien refaire comme avant, prévoir des trucs à la con comme prendre le train au dernier moment pour rejoindre ta soeur sur des quais en pleine nuit à des centaines de kilomètres, m’envoyer en l’air comme j’ai envie et avec qui j’ai envie et où j’ai envie, taquiner les Anges Déchus parce qu’au fond ils sont touchants avec leur mal de vivre à la con, croire encore aux Cailloux, avoir encore envie de faire pipi debout comme les mecs les vrais, rejouer à la Chatte Russe, parce que tout ça aussi c’est la vie, mais aussi un simulacre pour se donner l’illusion qu’on est pas tout seul, au fond. Mais tout ça c’était avant. Avant que je me rappelle que si je peux tenir comme ça un moment, au fond, bin c’est pas vraiment moi. Tout ça c’était avant que je me rappelle que je suis qu’une merdeuse de naïve beaucoup trop sentimentale, beaucoup trop entière pour ce monde à la con. Tout ça c’était avant que je me rappelle que je ne sais pas me retenir, que je ne sais pas me protéger, que je ne sais pas écouter la petite voix qui me dit “fais quand même gaffe à ta gueule on sait jamais”.
Alors bon. Comme il semblerait que je n’ai pas vraiment le choix, je vais sans doute recommencer ce simulacre à la con, je vais peut-être y retrouver certains aspects pas désagréables, une sorte de pseudo-sentiment de liberté et de plaisir de l’instant, qui dissimulera mon chagrin, qui donnera peut-être de la grâce à mes efforts ridicules pour être heureuse.

Au “Bosc de les Fades” à Barcelone, il y a une table vitrifiée avec des papillons dessous, bien rangés, bien épinglés, c’est tellement joli. Pourtant si on y regarde de plus près, on peut voir que certains d’entre eux sont cassés, abimés, désespérés, des bouts d’ailes qui s’effondrent comme en poussière d’étoiles. Une jolie horde de papillons crevés.
Au fond de la salle principale, il y a une sorte de petite grotte, avec des fées en cire super kitch et une fontaine, et des pièces au fond de l’eau, parce que les gens lancent des petites pièces dans l’eau de la fontaine et font des voeux à la fraicheur de cette petite grotte. Quand j’y suis allée je n’ai pas fait de voeu. Je croyais que je n’en avais pas besoin. On est parfois bien présomptueux.

Amen.

[ rouge feu ]

25 juin 2011

21h22. Sous ma fenêtre. Au Sud de mes yeux lourds d’une brume épaisse et poisse. C’est la fête de fin d’année de l’école primaire du bas de la rue. Cet après-midi les enfants ont chanté pour leurs parents dans la grande cour goudronnée, à l’ombre des micocouliers. Maintenant les papas font griller des côtelettes et des saucisses sur le barbecue, les mamans papotent entre elles, debout devant la buvette ou assises sur les bancs autour des tables nappées d’un blanc immaculé ; les enfants jouent et leurs rires dansent dans l’air, leurs dessins et leurs collages ont été accrochés de part et d’autre des murs, le long de fils invisibles qui traversent la rue, et leurs couleurs se mélangent aux lueurs du soleil qui se couche dans un horizon rose orangé à vomir…

Sortir une arme de la penderie ; une arme longue, noire, légère, affutée. Brillante. Régler le viseur, j’imagine, petite lucarne de la Mort, allonger le bras et m’accouder à la fenêtre. Plouf plouf. Ce sera toi… Qui explosera. Faire sauter deux ou trois têtes blondes. Un ou deux coeurs de mamans aussi. Les femmes et les enfants d’abord. Les entendre crier, tous, mouvements de panique, tentatives désordonnées de survie, leurs gobelets en plastique blanc recyclé qui glissent de leurs mains tremblantes et viennent se vider sur le bitume parsemé de confettis. Voir leurs visages se tordre de douleur, puis se figer. La chute. Leurs yeux briller une dernière fois, dans un effort ultime avant l’abandon. Les traces du sang du petit Kévin sur un joli chemisier bien repassé. Son ballon jaune en mousse qui roule, qui roule, libre, enfin.

Reposer l’arme. Encore tiède. M’asseoir sur le lit et me caler un oreiller derrière le dos. Laisser aller ma tête en arrière, fermer les yeux. Respirer.

La prochaine fois je brise la nuque du chat.